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Les Liens. Nouvelle Fiction !

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Le commencement (prologue) 🩸

La vie d'Erza Bloom est bouleversée quand Gabriel, un brun ténébreux débarque dans sa vie pour lui dire qu'un lien surnaturel les unit. Dès lors, elle n'a pas d'autres choix que de lui ouvrir les portes de son quotidien et de dire adieu à sa liberté.


Gabriel n'avait pas prévu de faire d'Erza son familier. En la sauvant d'une mort sûre, il ignorait pourtant qu'il les condamnait, lui et la jeune fille. Mais quand le danger s'abat sur le peuple de la nuit, Gabriel se rend compte que le lien qui l'unit à Erza lui sera finalement d'une grande aide.


Erza survivra-t-elle au nouveau monde qui s'offre à elle ? Gabriel pourra-t-il échapper à son destin et devenir l'homme dont sa précieuse famille a besoin ?


Découvrez les destins entrecroisés d'Erza et Gabriel.


***Notes : ce fan art ne m'appartient pas, je l'ai trouvé en me baladant sur Pinterest. Ce n'est pas une fanfiction sur Mikasa et Eren, j'ai été juste grandement inspirée par le physique de ce dernier.

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C'était une nuit de pleine lune. La rue était déserte et attirait les potentiels curieux par son calme ténébreux. Dans le ciel noir, l'astre pâle nimbait les maisonnettes de Crimson Street de sa lumière argentée et bienveillante. Chacune d'elles rivalisait avec les autres par la beauté picaresque des jardins et les pergolas décorées de lianes grimpantes. Cette nuit-là pourtant, on aurait dit qu'elles s'étaient figées dans un silence sourd, si bien que leurs parures semblaient s'être envolées avec la clarté du jour. Dans les chambres environnantes, les murs répercutaient du sommeil tumultueux des banlieusards.

Mais bientôt, le calme strident de la nuit se tut, déchiré par les rires hystériques de silhouettes sinuant à travers les rues dans une course sans relâche. Au sein des foyers, personne ne se réveilla et les nouveaux venus si terrifiants furent-ils, passèrent inaperçus.

L'une d'elles s'arrêta pourtant et ses converses crissèrent sur l'asphalte mouillée. Ses compagnons ne parurent pas s'apercevoir de son hésitation et poursuivirent leur route.

Emily resta longtemps figée au milieu de la rue. Elle leva les yeux vers le ciel, offrant son visage à la fraîche brise qui soufflait sur ses boucles platines. La jeune femme huma l'air avec délice. Une odeur sucrée chatouilla ses narines et réveilla la douleur lancinante dans ses gencives. Emily se rendit alors compte qu'elle salivait. Elle s'essuya brièvement le menton, tentant vainement d'ignorer les aiguilles qui perforaient l'intérieur de ses joues. Elle tendit l'oreille, le groupe qui l'accompagnait s'enfonçait toujours plus loin. Leurs pensées l'atteignaient cependant encore. Elle ne put s'empêcher de se vexer face à leur manque d'attention à son égard. Personne n'avait encore remarqué qu'elle manquait à l'appel.

C'était sa toute première aube et l'excitation de la nouveauté l'avait déjà quittée. La faim tenaillait ses entrailles. Elle essaya de se souvenir de son dernier repas mais déjà, les dernières réminiscences de son festin s'échappaient. Les goûts et les senteurs s'étaient évaporés. Seul persistait le visage serein de Gabriel. Ils avaient partagé la proie ensemble dans les ténèbres rassurantes d'une ruelle. Elle repensa aux gémissements satisfaits de son frère de clan quand il avait perforé la chair avec ses crocs et la chaleur embrasa son cou.

L'odeur se faisait de plus en plus distincte maintenant, comme si elle défiait Emily de la suivre. Celle-ci balaya la rue déserte du regard. Elle renifla de nouveau et se laissa guider par sa faim.

Les secondes s'étirèrent et à ses yeux parurent être des heures. Sur le sol, son ombre, dos voûté et emmitouflée jusqu'au cou, se découpait dans les faibles lumières des maisons. Soudain alors qu'elle avait déjà dépassé une dizaine de maisons, elle s'arrêta.

Emily tourna la tête vers la maison dont émanait l'odeur. Elle poussa le portillon qui s'ouvrit dans un grincement et ne put s'empêcher de grimacer. Si quelqu'un venait à la découvrir ici, elle n'aurait plus le droit de revoir l'extérieur avant des années. Elle fronça les sourcils mais haussa nonchalamment ses épaules comme si cette perspective ne lui importait guère.

Les pièces de la maison étaient plongées dans la plus stricte pénombre, refusant de laisser un quelconque indice sur l'identité des occupants. Dans l'obscurité du jardin, un chien dormait paisiblement. A l'approche d'Emily, il dressa l'oreille et émergea de son repos. Il se mit à grogner, les babines retroussées sur des crocs blancs. Emily sourit, comme attendrie par la vue de l'animal. Ce dernier se jeta sur elle, ses pattes foulant le gazon avec force et faisant se soulever la terre fraîchement retournée.

Emily tendit la main, paume ouverte, devant elle. Le chien gémit et stoppa sa course. Sa carcasse tomba au sol dans un bruit mou. Les gémissements s'évanouirent pour laisser place à des jappements amusés.

Emily laissa l'animal et s'approcha des fenêtres sans un bruit. Dans le salon, l'écran plat d'une télé éclairait faiblement la pièce. Un homme somnolait dans le fauteuil posé juste en face, une bouteille de bière à moitié pleine à la main. Emily l'observa un instant, s'émerveillant du spectacle qui se jouait à la télévision ; un documentaire montrant une lionne dépecer la gazelle qu'elle convoitait. Elle envia aussitôt la lionne, libre de satisfaire sa faim quand elle le souhaitait, faisant régner la peur sur la savane.

Emily se redressa. Son instinct lui chuchota que l'homme n'était pas lui qu'elle cherchait. Le parfum était celui de quelqu'un d'autre, quelqu'un de plus jeune qu'elle avait hâte de rencontrer. Elle s'éloigna pour aviser la maison. L'étage supérieur donnait l'impression d'abriter quelques chambres. Elle agrippa une gouttière et commença à grimper. L'ascension se fit plus rapidement qu'elle ne l'avait escompté et en quelques secondes elle put se tenir debout sur le toit. Une fenêtre en particulier attira son attention. Elle la survola du bout des doigts et elle s'ouvrit avec un déclic. La jeune femme sourit, visiblement satisfaite de sa performance. Elle l'entrouvrit et l'espace d'un instant son cœur cessa de battre. La lumière d'une veilleuse animait la chambre, projetant des ombres dansantes sur le visage d'un garçonnet. Il ne devait pas avoir plus de six ans. Il dormait paisiblement, les poings serrés sur sa couverture verte, brodée des initiales H.F.P. Il s'agita dans son sommeil mais ne prétendit pas en sortir. Avec une dextérité qui la surprit elle-même, Emily s'engouffra à l'intérieur de la pièce.

Elle reconnut le parfum sucré qui avait fait frémir ses narines quelques minutes plus tôt. Les cheveux blonds du garçon formaient un halo doré sur son oreiller. Elle glissa vers lui, prenant garde à ne pas faire de bruits. Elle s'assit au bord du lit et contempla sa proie avec délice. Ses lèvres se retroussèrent. A ce stade, elle ne contrôlait plus la pousse de ses crocs.

Elle accrocha son regard sur les détails de la pièce. Sur le papier-peint vert décoré de têtes de renard. Sur les dinosaures alignés sur l'étagère au-dessus du garçon. Sur les peluches et les jouets par milliers au pied du lit. Sur le cadre posé sur la commode, juste en dessous de la veilleuse. Emily s'approcha pour contempler la photo qui avait saisi quatre visages souriants dans un instant éternel. Le petit s'y trouvait, entouré de trois adultes. Il manquait une dent à son sourire mais la fossette qui creusait sa joue gauche attirait toute l'attention. Il avait calé ses mains sous menton, renforçant son côté adorable. Derrière lui, elle reconnut l'homme qui s'était endormi devant la télévision encore allumée. Les rides profondes autour de ses yeux et celles sillonnant son front marqué de taches brunes furent les quelques détails qu'elle n'avait pas su déceler plus tôt en le regardant par la fenêtre. A ses côtés, une femme et un homme avaient chacun la tête posée sur ses épaules. Les cheveux blonds de la femme, semblables à ceux du garçon, formaient une couverture soyeuse sur le torse du vieil homme. Elle reposa le cadre, sentant les souvenirs de sa propre famille refaire surface dans sa mémoire. Elle les refoula d'un mouvement de tête avant de reporter son attention sur la raison pour laquelle elle se trouvait dans cette maison.

Emily tendit la main pour caresser la joue du garçon. Un bruissement d'ailes attira son attention à l'extérieur et elle suspendit son geste. Elle ne percevait aucune autre aura hormis la sienne et celle du petit mais elle se rendit tout de même à la fenêtre pour scruter les horizons. La rue était toujours aussi paisible. Elle déglutit. Ses sens s'affolaient pourtant elle ne voyait rien d'étrange. Emily se détacha de la fenêtre et se figea.

La lumière de la veilleuse envoyait une ombre vacillante sur la silhouette tapis dans un coin de la pièce. Gabriel la fixait de ses yeux dorés, les sourcils froncés. Emily laissa s'échapper un hoquet de surprise.

- Qu'est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle. Comment m'as-tu trouvée ?

Gabriel posa son index sur ses lèvres, lui intimant de se taire.

- Tu vas finir par réveiller notre ami, dit-il à voix basse.

Il s'appuya contre la porte close de la chambre. Les yeux d'Emily se mirent à errer sur son visage princier, l'arcade parfaite de ses sourcils, son nez droit, ses lèvres roses et pleines et sa jolie mâchoire carrée. Il leva les yeux au ciel en se redressant.

- Tu ne parviens pas encore à camoufler totalement tes pensées, déclara Gabriel.

Emily rougit. Venait-il d'entendre les pensées violentes qu'elle venait de formuler à l'instant ? Et les autres ? Qu'avaient-ils entendu exactement ? Un sentiment de honte la prit d'assaut. Ces dernières années, elle s'était efforcée de cacher à sa famille à quel point elle était esclave de ses pulsions. Elle attendait les nuits de chasse avec impatience et à la fin de chaque repas, elle guettait l'arrivée du prochain avec plus de vigueur. La faim dictait chacun de ses choix et ses humeurs. Gabriel semblait être le seul à percevoir sa détresse, c'est pour quoi il s'était rendu responsable de ses frasques. Emily se sentait toujours coupable de ne pas pouvoir se montrer à la hauteur des attentes des autres membres du clan. Quand elle se laissait absorber par les ténèbres, le regard sévère de Gabriel était celui qui la blessait le plus.

- Au début, ce n'est pas facile de se concentrer sur plusieurs choses à la fois, surtout quand on a faim. A la minute où tu t'es abandonnée à tes instincts de chasseresse, tes pensées nous sont parvenues en rafales.

Il marqua une pause.

- Ne t'inquiète pas, il semblerait que j'aie été le seul à entendre ta voix. Les autres étaient bien trop occupés à se faire des reproches entre eux. La communication devient friable quand on s'éloigne délibérément du groupe.

Gabriel tourna son regard vers le garçon qui ne semblait toujours pas décidé à quitter les bras de Morphée.

- Tellement jeune, soupira-t-il en déguisant à peine son ton de reproche. Il a encore toute sa vie devant lui et toi tu étais prête à la lui voler pour une toute petite douleur aux gencives ?

Emily sentit les larmes lui brûler les yeux. Elle tomba à genoux, la gorge vibrant de sanglots amers.

- Je me serais arrêtée à temps, je ne lui aurais pris que quelques gouttes. Je sais me contrôler maintenant.

Gabriel sourit.

- Tu sembles bien sûre de toi, sœurette.

Il prit le garçon dans ses bras. Celui-ci remua légèrement. Ses paupières se soulevèrent en papillonnant. Emily questionna Gabriel du regard. Il ne lui répondit pas, se contenta de secouer le petit garçon. Il se réveilla finalement. Le sommeil laissa place à la surprise sur son visage de poupon. Il ouvrit la bouche en inspirant profondément. Gabriel fut plus rapide et plaqua aussitôt une main sur sa bouche.

- Reste tranquille, susurra-t-il à l'oreille du garçon.

Quelque chose sembla se déclencher chez le petit garçon. Ses pupilles rétrécirent et Emily n'eut même pas besoin de tendre l'oreille pour savoir que le cœur dans sa cage thoracique s'affolait, envoyant des vibrations dans son corps dépourvu de volonté. Il fut parcouru d'un frisson et obéit. Ses membres raidis par l'effroi quelques secondes plus tôt se détendirent. Gabriel sourit de plus bel.

- Comment t'appelles-tu mon grand ?

Emily ne s'attendit pas à le voir hésiter. Elle croisa les bras sur sa poitrine, curieuse de connaître le petit jeu auquel se prêtait Gabriel.

- Hugo.

- Enchanté Hugo, je m'appelle Gabriel. Et la jeune femme que tu vois là, s'appelle Emily. Elle aimerait te prendre quelque chose si tu es d'accord…

Le petit Hugo haussa les épaules. Le pouvoir que Gabriel avait sur lui le rendait docile et lui faisait perdre l'insouciance propre à l'enfance.

- Quel gentil petit garçon !

Gabriel souleva Hugo par la nuque comme s'il s'était agi d'un vulgaire pantin. Le petit ne bougea pas un muscle. Son expression fermée peina Emily mais elle oublia vite ce sentiment quand elle vit Gabriel se pencher vers le cou de Hugo. Du bout des crocs, il effleura la peau tendre. Quelques gouttes perlèrent, laissant un sillage écarlate sur la chair ivoire de l'enfant. Emily suivait la course du liquide des yeux. Elle haletait, se contenant avec peine. Elle avait conscience de sa respiration haletante, devenue si forte qu'elle couvrait presque le mugissement du vent à l'extérieur de la chambre. Elle avait mal à la poitrine tant elle contractait ses muscles pour s'empêcher de ressentir la faim grandissante.

- Qu'attends-tu ? Il est tout à toi, Emily.

Emily savait que c'était un piège pourtant la voix de la raison faiblissait alors que l'appel du sang rugissait dans ses oreilles. Elle entrouvrit légèrement les lèvres pour faire de la place à ses crocs. Elle bondit et percuta le torse de Gabriel qui s'était interposé entre elle et Hugo. Elle le regarda sans comprendre. Il le dominait de toute sa hauteur. Ses yeux dorés la perforaient. Il avait de nouveau cet air, cet air qui l'avait fait pleurer tant de fois. Cet air qui trahissait sa déception.

- Contrôle-toi, siffla-t-il.

Emily tenta de forcer le passage mais Gabriel demeurait droit et puissant face à elle. Elle le frappa, le poussa et le griffa. Elle ignora les ordres qu'il lui balançait à la figure, l'implorant de se faire violence et de taire le monstre assoiffé de gens qui s'agitait en elle. Derrière lui, Hugo les regardait en silence, ses yeux ne trahissant aucune expression. Emily grogna, asséna un coup de coude dans les côtes de Gabriel. Elle se glissa entre ses jambes écartées et attrapa le poignet d'Hugo. L'enfant s'affaissa sur le sol et son pied heurta sa table de chevet, envoyant valser sa veilleuse. La bouche d'Emily s'accrocha au cou d'Hugo comme une ventouse. Gabriel agrippa ses cheveux mais déjà, ses crocs tailladaient la chair d'Hugo. Elle se redressa uniquement pour parer un nouveau coup. Et puis, comme si on lui avait jetée un seau d'eau glacée à la figure, elle se rendit compte du changement dans l'atmosphère. Ses mains cédèrent et la silhouette d'Hugo s'échappa de sa poigne. Il tomba sur la moquette, les yeux clos, tombé dans l'inconscience. Dans quelques heures, la douleur le réveillerait en le secouant d'ondes de choc. La fièvre le clouerait au lit tandis que son cerveau s'abreuverait lentement des images terrifiantes de la veille. Il serait méconnaissable, devenu esclave de cauchemars sans fin.

Le bruit de la veilleuse cassée avait alerté les parents qui dormaient dans la chambre voisine. Les draps commençaient à se froisser. Un pied glissa sur la moquette du couloir et Emily devina au seul bruit du frottement - léger et souple - qu'il s'agissait de la mère. La poignée de la porte tourna. Gabriel s'élança vers Emily, la saisit par la gorge et sauta par la fenêtre ouverte. L'impact de leur chute ne se fit jamais entendre. Comme il se rapprochait du sol, il fléchit les genoux et atterrit sur l'herbe mouillée sans bruit, comme une feuille en plein automne. Il relâcha sa prise autour du cou d'Emily qui roula à terre en riant. Quelque part, au-dessus de leur tête, la mère d'Hugo poussait un cri à la vue du corps mutilé de son fils.

Le goût du petit Hugo s'attardait encore sur sa langue alors qu'elle s'éloignait de la maison à grands pas. Elle découvrait une toute nouvelle saveur, exotique et exquise. Elle se sentait rassasiée et gorgée d'énergie alors qu'elle ne lui avait pris que quelques gouttes. Était-ce la conséquence de la jeunesse de Hugo ? Elle n'avait jamais encore eu l'occasion de s'abreuver des veines d'un enfant. La différence avec le sang d'un adulte était flagrante.

Emily sourit quand elle réalisa qu'Hugo vivait encore. Elle avait gardé le contrôle, ne s'était pas perdue dans sa soif. Elle nettoya son menton d'un coup de langue, lapant les restes de son gibier.

- Hugo était un sang rare, c’est pourquoi tu te sens autant galvanisée. Rien à voir avec le fait que ce soit un enfant.

Emily arrêta sa course, comme frappée de plein fouet. Une fois de plus, Gabriel s'était immiscé dans ses pensées.

- Je ne m'immisce pas, réfuta Gabriel, lassé. Tu laisses tes émotions s'éparpiller, tu as du mal à fermer ton esprit.

Elle se tourna vers lui. Ses pupilles mordorées la scrutaient dans la pénombre. Emily tenta de se projeter sur l'esprit de Gabriel pour lui dérober ses pensées mais une zone d'ombre lui barrait la route, là, tout autour du noyau où grouillaient les rêves, les souvenirs et les espoirs de Gabriel. Il esquissa un sourire en coin.

- Tu n'as pas encore le niveau pour ça. Rejoignons le reste du clan. Tache de rester concentrée, inutile de créer la polémique autour de ce qui vient de se passer.

Emily émit un murmure de surprise. Son cœur se gonfla de reconnaissance pour Gabriel et à ce moment-là, elle le trouva encore plus attirant.

- Tu ferais ça pour moi ?

- Archibald et Cordélia ont d'autres soucis à se faire en ce moment, se contenta-t-il de répondre. A moins que tu insistes pour qu'on leur dise.

Il arqua un sourcil, médusé. Emily secoua la tête, comme une petite fille qu'on venait de disputer. Gabriel la rassura d'un sourire et ensemble, ils s'enfoncèrent dans la nuit noire pour rejoindre le reste de la famille.

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La chambre d'hôpital, Partie 3. Avec Jean Kirschtein (SNK, UA moderne)

Partie 1. I Partie 2

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Le cerveau. Je m'étais toujours demandée comment il fonctionnait. Pourquoi décidait-il, tout d'un coup de nous montrer des choses qu'on aurait parfois voulu oublier ? Comme en cet instant, alors que j'étais coincée dans le brouillard et qu'il choisit de me rappeler ma première rencontre avec Jean. C'était quelques jours après l'admission de Cam à l'hôpital. C'était la première fois que je lui rendais visite. Sa chambre était alors remplie de fleurs offertes par des amis de longue date. La moitié de son visage était couvert par des bandages si bien qu'on ne voyait plus que son nez et sa bouche. J'avais retenu un sanglot en le voyant, convaincue qu'il était conscient de tout ce qu'il se passait autour de lui.

Je m'étais installée auprès de lui. Je lui avais raconté mon voyage en Italie, commentant les photos que je faisais défiler sur mon portable. J'avais plaisanté en lui disant qu'il avait le chic pour gâcher ma vie. Je lui avais fait la lecture des premiers chapitres de Harry Potter. Je lui avais fait sa toilette, procédant au rasage de sa nouvelle barbe et décrétant qu'il était bien plus beau sans. Je n'étais pas douée pour manier le rasoir et Cam fut débarrassé de ses poils au prix de maintes coupures. Sa peau était constellée de petits bouts de papiers posés pour aspirer le sang qui suintait de ses blessures.

Je rangeais le matériel quand Jean était entré. Il chantait à tue tête, le nez dans un dossier. Je reconnus les paroles massacrées de Jolene, le célèbre tube de Dolly Parton. Il s'arrêta net en m'apercevant au chevet de Cam. Ses joues prirent une légère teinte vermillon.

- Bonjour, fit-il en tendant la main vers moi. Je suis le docteur Jean Kirschtein, je suis l'interne qui s'occupera de votre frère pendant toute la durée de son séjour. Vous êtes Prénom/Nom de famille c'est ça ? On s'est vu il y a quelques jours quand vous êtes revenue d'Italie.

- Vous avez une très bonne mémoire, constatai-je en répondant à son étreinte.

- Il le faut quand on a un métier comme le mien.

Il me sourit. Dans d'autres circonstance, je me serais pâmée devant la définition parfaite de chaque détail de son visage mais j'étais encore bien trop secouée.

- Je viens juste prendre les constantes de Cameron.

Sur ce, le docteur Kirschtein s'approcha du lit de Cam. C'est ainsi qu'il remarqua son visage tailladé. Je le vis froncer légèrement les sourcils.

- J'ai voulu le débarrasser de sa barbe, répondis-je à sa question muette. Je n'ai pas encore le coup de main apparemment.

- Je vois ça, c'est un vrai carnage !

Il rit et s'attela à sa tâche. Je le regardai faire en silence, admirative devant les gestes qu'il exécutait. C'est alors que je remarquai l'élégance de ses doigts, sa façon de tapoter le bout de son nez avant de noter quelque chose sur son dossier, la douceur avec laquelle il entreprenait les différentes parties du corps de Cam.

- Tout me semble en ordre pour le moment, commenta-t-il en rangeant son stylo dans la poche de sa blouse. Je ne vois pas de changement au niveau des activités cérébrales mais ce n'est pas forcément mauvais signe. Je pense que le docteur Sinclair ne tardera pas à venir vous voir pour discuter plus amplement de l'état de votre frère.

J'acquiesçai d'un signe de tête. Il s'apprêtait à sortir mais se ravisa pour se tourner vers moi.

- Je pourrais m'occuper de son rasage la prochaine fois.

Je me redressai dans mon fauteuil, surprise. J'aperçus l'éclat dans les yeux du docteur Kirschtein.

- Je voudrais éviter à mon patient de ressembler à Edward aux mains d'argent, continua-t-il. La prochaine fois que vous estimerez qu'il en a besoin, demandez moi à l'accueil, je viendrais m'en charger.

Je souris, amusée par son côté taquin.

- Je ne voudrais pas vous déranger.

- Je vous en prie, je ne suis pas là que pour le côté médical. Cameron est mon patient et je l'aide comme je peux.

Sa sincérité me toucha. Je le remerciai du fond du cœur, heureuse de pouvoir compter un nouvel allié.

Dès lors, je fis appel à lui pour les soins de Cam. Je me rendais tous les jours à l'hôpital et il m'était difficile de ne pas tomber sous le charme du docteur Kirschtein. Il était présent pour mon frère, bien plus que le docteur Sinclair. Même débordé, il trouvait toujours du temps pour me demander comment j'allais. Il n'était pas rare qu'on discute dans le hall, à la fin des heures de visite. Parfois, je lui ramenais du café et pour me remercier, il ramenait des muffins chipés dans la salle des résidents. Quand j'étais en retard, il se chargeait de faire la lecture à Cam, me briefant à mon arrivée.

- Aujourd'hui , on a commencé le quatrième volet de la saga d'Harry Potter. J'aurais voulu en lire davantage, c'est mon préféré.

Pour Noël, je lui avais ramené une boîte de chocolats au whisky, que nous avions tous les deux engloutis sur le sol glacé de la chambre de Cam. Cette nuit-là, je m'étais confiée sur la mort de mes parents et le docteur Kirschtein avait écouté avec patience. Ce soir là, je remarquai la touche de doré dans le velours brun de ses iris. Je pensai pour la première fois au goût de ses lèvres et à la façon dont sa voix suave faisait frémir ma peau. Mon cœur palpitait pour la première fois, mais pas de peur. C'était une autre sensation, une sensation qui ne me quittait jamais quand j'étais à ses côtés et qui semblait toujours plus violente quand je n'étais pas avec lui.

Le lendemain, il m'avait suppliée de l'appeler Jean et depuis, tous les matins, je me réveillais avec ce nom sur ma bouche.

- Ceux qui dévorent une boîtes entière de chocolats au whisky avec moi, le soir de noël m'appellent Jean.

En quelques temps, Jean était devenu la récompense que j'attendais avec impatience le soir, au bout d'une nouvelle journée passée sans Cam. Ce n'était pas juste pour lui mais c'était ce qui me faisait tenir quand je perdais pieds. Mes petits moments de bonheur, je les lui devais tous. Mes fous rires et mes pensées joyeuses lui appartenaient, comme s'il était le seul à pouvoir les faire émerger.

Pourquoi mon cerveau faisait-il remonter ces souvenirs à la surface ? Pourquoi maintenant ?


La voix de Jean me ramena à la réalité. J'étais allongée dans un fauteuil. Au-dessus de ma tête, une ampoule à nue se balançait au bout d'une chaîne rouillée. Chaque fois qu'elle se déhanchait, la chaînette crissait, comme le dos de ma grand-mère quand elle restait debout trop longtemps. Je clignai des yeux pour empêcher la lumière de les agresser et roulai sur le côté, le cœur dans l'estomac. La douleur dans mon crâne était si atroce que j'eus l'impression qu'il se fendait en deux.

Je constatai qu'on m'avait débarrassée de mon manteau qui gisait dans un coin de la pièce à côté d'une machine à café. Je tentai de me redresser mais mes muscles refusèrent d'obtempérer. Je restai allongée là, le regard perdu dans le lointain, les membres inertes.

- Prénom, murmura Jean. Que s'est-il passé ?

J'évitai son regard. J'avais honte. Honte du spectacle que je venais d'offrir à ces inconnus. Je sentis la main de Jean se poser sur mon dos. Il me rejoignit bientôt sur le canapé.

- Vous pouvez tout me dire, on est amis non ?

Sa main caressait mon dos avec une douceur infinie. Je me laissai aller contre lui et sentis son torse se tendre. Il inspira profondément et enroula ses bras autour de moi. Son parfum m'enveloppa aussitôt.

- Prénom, je me sentirais mieux si vous restiez ici pour la nuit. Vous n'avez pas l'air d'être en état de rentrer seule chez vous. De plus, je pourrai veiller sur vous de cette façon.

- C'est gentil de vous inquiéter pour moi Jean mais j'ai juste besoin de quelques minutes pour me ressaisir.

- C'est vous qui voyez, me répondit-il sans conviction.

Il resserra son étreinte.

- Vous voulez en parler ?

Je me contentai de secouer la tête. Ses mains continuaient leur périple sur mon dos. Le simple fait de l'entendre respirer faisait déferler des vagues de chaleur en moi. Je me sentis glisser dans la torpeur.

- Où sommes-nous ?

Jean rit doucement, provoquant des vibrations dans mon oreille posée contre sa poitrine.

- La salle de repos des internes. Elle est temporaire, ajouta-t-il. Notre salle habituelle est en rénovation…

- Jean ?

- Oui ?

- Est-ce que ma présence ici ne risque pas de vous causer des problèmes ?

- Honnêtement, c'est le cadet de mes soucis.

La question me brûlait les lèvres mais je connaissais déjà sa réponse.

- Est-ce que je peux aller le voir ?

- Pensez-vous que ça vous aidera à vous sentir mieux ?

Je fis non de la tête.

- Est-ce que ça vous aidera à prendre une décision ?

Là, encore je secouai la tête. Jean laissa le silence s'installer. Je me concentrai donc sur sa respiration, sur les mouvements de ses doigts sur ma nuque et dans mes cheveux. Je me fondis un peu plus dans son étreinte, me réfugiant dans les effluves de son parfum. Avait-il conscience de l'effet qu'il avait sur moi ? Je levais les yeux vers lui et surpris son regard plein de douceur. Il sourit, le bout de ses oreilles rougissant. Mon cœur manqua un battement.

Jean mordilla sa lèvre, comme en proie à un débat intérieur.

- Je comprends que vous soyez dans tout vos états après la mauvaise nouvelle que vous avez eue ce matin. Ce n'est jamais facile de dire adieu à un être cher.

Je me redressai. Un air de tristesse ombrageait son beau visage. Le ton de sa voix…il avait vécu ce que j'étais sur le point de vivre. Jean poussa un soupir.

- Je n'avais que sept ans lorsque ma mère a été emportée par la maladie. Elle s'est battue vaillamment, ajouta-t-il avec rancœur. Malheureusement, ça n'a pas été suffisant.

Mon instinct m'intima de lui prendre la main. Il eut un pâle sourire avant de se détourner. J'eus à peine le temps de voir son regard se mouiller.

- C'était une bonne journée, elle en avait eu quelques unes auparavant avant de rechuter gravement. C'était le jour de son anniversaire. Elle s'était levée tôt. Elle avait fait le petit déjeuner pour tout le monde. Ca faisait des semaines que je ne l'avais pas vue debout alors bien sûr, j'étais plus que ravie. Pour le déjeuner, elle avait cuisiné mon plat préféré. J'étais un peu triste pour elle. Après tout, c'était son anniversaire, c'était moi qui aurais dû lui faire plaisir. Elle m'a dit que son plus beau cadeau c'était de pouvoir être sur pieds et passer la journée avec mon père et moi.

Il marqua une pause avant de reprendre.

- Ensuite, on a passé l'après-midi à jouer au ballon dans le jardin. Elle était complètement nulle mais la voir heureuse me rendait heureux.

Jean parut s'illuminer à ce souvenir, m'arrachant un sourire. Il sortit son smartphone de sa poche et me montra l'écran sur lequel une femme riait en tapant dans un ballon. Ses cheveux couleur fauve me rappelèrent ceux de Jean. Elle était belle, le genre de femme que l'on voit dans les magasines. Ma gorge se resserra.

- Elle avait terminé la soirée avec mon père, tous deux virevoltant dans le salon, chantant et dansant. Cette nuit-là, je lui ai souhaité une bonne nuit et je suis monté me coucher. J'avais beau essayé, je n'arrivais pas à arrêter de sourire. Je venais de passer la plus belle journée de ma vie.

Son sourire s'effaça et ses épaules s'affaissèrent.

- Le lendemain, mon père est venu me réveiller pour m'annoncer que ma mère était morte. Après ça, aucune de mes journées ne fut aussi belle.

Je restai interdire, incapable de formuler un quelconque mot de réconfort. Jean serra ma main dans la sienne.

- Quand votre frère a été admis dans cet hôpital, j'avais très peu d'espoir quant à son rétablissement. Il était déjà condamné à la minute où on l'a sorti de cette voiture.

Je fronçai les sourcils. Ses aveux me firent l'effet d'une gifle. Depuis quand le savait-il ? Pourquoi ne m'en avait-il jamais parlé ? Pourquoi m'avoir donnée tant d'espoir ?

Le souvenir des blessures de Cam ricochait dans les coins de ma tête. Pendant plusieurs mois, il avait gardé un bandage autour de la tête pour cacher le fait qu'une partie de son crâne avait été complètement défoncé dans l'accident. Les cicatrices qui barraient ses joues avaient mis du temps à se résorber. J'aurais dû le comprendre moi-même en le voyant : ses chances de survie étaient minces. Je croyais pourtant au miracle. Je m'étais dit qu'en priant tous les jours avec force, quelqu'un là-haut finirait par m'entendre. On me prendrait en pitié et on me rendrait mon grand frère. J'avais eu beau marchander, mon souhait ne serait finalement jamais exaucé.

- Je ne suis pas un homme pieu, pourtant en vous voyant vous accrocher à lui, j'ai prié pour qu'il ouvre enfin les yeux. Je n'avais pas envie que vous le perdiez, vous aviez déjà perdu vos parents. Et plus je vous parlais, plus je m'accrochais à Cam moi aussi. Il n'est pas juste que vous ayez à souffrir autant, vous qui donnez tant aux autres.

Ses mots me parvenaient en rafales, me blessant comme des lames. Je lui en voulais de m'avoir cachée l'état de mon frère mais je trouvais également du réconfort dans ses paroles. J'eus la sensation que lui et le docteur Sinclair avaient fait tout ce qu'ils pouvaient pour ramener mon frère auprès de moi. Le délai était peut-être passé depuis longtemps mais ils avaient persévéré.

- Jour après jour, je vous ai vue vous couper du monde et je ne vous juge pas, je ne peux que comprendre. Je suis aussi passé par là, moi aussi.

Ma vision se brouilla. Les sanglots prirent d'assaut ma gorge. Le trou dans ma poitrine s'ouvrait et se fermait au fur et à mesure que Jean parlait, ne me laissant aucun répit, alimentant ma douleur.

- Cam est la seule famille qui vous reste, murmura Jean, mais vous n'êtes pas seule pour autant. Pour le moment, vous êtes persuadée que vous ne pourrez pas vivre sans lui mais vous vous relèverez. Cela vous prendra du temps mais vous réussirez. Et si jamais c'était trop dur, si jamais la tristesse vous accablait trop au point de vous empêcher de bouger, je serai là pour vous porter. Littéralement, reprit-il en riant.

Jean essuya les larmes qui roulaient encore sur mes joues. Ses yeux ne quittaient pas les miens. Il souriait. Je reniflai bruyamment et je fus soudain consciente du visage que je devais afficher en cet instant : yeux rougis et joues gonflées par mes pintes de bière.

Son bipeur sonna et je poussai un soupir de soulagement quand il détacha son regard de l'affreux spectacle de ma figure. Il le consulta rapidement.

- On a besoin de moi au bloc, déclara-t-il en se levant précipitamment. Je demanderai à un collègue de vous ramener une boisson chaude. Reposez vous, vous n'êtes pas en état de reprendre la route.

Il déposa un baiser sur mon front. Je n'eus pas le temps de réagir qu'il quittait déjà la pièce. Quelque chose au tréfond de mes entrailles s'agita. Je souris, caressant l'endroit où ses lèvres avaient touché ma peau.

Je m'enfonçais dans le fauteuil, laissant ma conscience dériver vers le sommeil. Pour la première fois depuis l'accident, je m'endormis sans penser aux bips des machines. J'avais mal certes, mais mes pensées n'étaient pas sombres. Cam était parti depuis longtemps, c'était à moi de lui donner le repos qu'il méritait. J'avais été trop égoïste en retardant l'inévitable. S'il était encore entravé dans ses tubes, c'était pour mon bien, celui que j'avais fait passer avant le sien. Ce jour-là, je pris sur moi le rôle de gardien que Cam avait tenu pour moi tout au long de sa vie. Je ferais ce qui était juste.

Je suis tombée amoureuse de Jean Kirschtein

flourish-and-firebolts:

La chambre d'hôpital, Partie 2. Avec Jean Kirschtein (SNK; UA Moderne)

Partie 1.

Cette image ne m'appartient pas. Je l'ai trouvée sur pinterest. Prenez quelques secondes et admirez ce superbe fan art de Jean KirschteinALT



En sortant du bureau le lendemain, j'hésitai à partir pour l’hôpital. J'étais plantée devant l’immeuble, les yeux vissés sur mes chaussures. Il faisait froid. Le vent glacé cinglait mon visage et faisait claquer mon écharpe, sifflait dans mes oreilles cramoisies. J'arrivais à peine à me tenir debout tant les rafales étaient violentes. Je rajustai mon bonnet et me mis en marche vers l'hôpital. Mes pas étaient hésitants, mal assurés. Peut-être devrais-je faire demi-tour ?

Tu lui as promis que tu reviendrais…

Oui, mais à présent j'avais la trouille. La trouille de trouver un lit vide, une machine éteinte et un couloir en deuil. Je n'étais pas prête, c'était trop tôt. Je secouai la tête : j'avais eu une longue journée au boulot – j'étais fatiguée et je me faisais des films.

Dans mes beaux jours, il me fallait quinze à vingt minutes de marche pour rejoindre le Mémorial Magnolia Crescent. Ce jour-là, les caprices du temps m'obligèrent à ralentir le rythme et il me fallut plus d'une demi-heure pour arriver à destination. Lorsque les portes s'ouvrirent pour me laisser un passage, c'est l'odeur inhabituellement rassurante des blouses fraîchement repassées qui m'accueillit. Je humai l'air avec délice, soulagée de voir que je n'avais pas perdu mon nez dans cette longue traversée du désert gelé. Je retirai mes gants et les fourrai dans mon sac entre mes dossiers et le programme télé de la semaine. Il y avait moins de monde que d’habitude, comme s'ils s'étaient tous concertés pour bouder le hall. Décidée à ne pas m'attarder sur la chose, je mis le cap vers les ascenseurs. Une main se posa alors sur mon dos. Je sursautai, soudain propulsée en arrière.

-Je vous ai fait peur ? S'enquit alors la voix mielleuse de Jean

-Oh non, quelle idée ! Répliquai-je d’un ton involontairement amer.

Jean rougit. Je levai les yeux au ciel, me giflant virtuellement. Je me répandis en excuses, lui confiant que j'avais passé une très mauvaise journée et que ça ne se reproduirait plus. Mais au lieu de retrouver le sourire de chérubin dont je l'avais souvent vu affublé, il adopta un sourire complaisant.

-Jean, murmurai-je. Vous avez quelque chose à me dire ?

Il se mit à tripoter sa blouse, l'air de moins en moins sûr de lui. Derrière lui, les portes de l’ascenseur s’ouvraient et se fermaient à mesure que les passants se succédaient. Trois minutes s’écoulèrent, sans qu’il ne dise mot. D’un claquement de langue, je l’encourageai à se confier.

-Le Docteur Sinclair vous attend dans son bureau, lâcha-t-il sans détacher ses yeux de mon sac. Il aimerait discuter avec vous sur l'état de Cameron.

Mon cerveau acquiesça mais mon cœur fut secoué d'un soubresaut avant de bondir contre ma poitrine tel un forcené, comme un taureau fou se déchaînant dans son arène. Je serrai les poings pour ne pas fondre en larmes. Hélas, mes ongles s'enfoncèrent dans mes paumes et les larmes me mouillèrent les yeux plus vite que je ne l'avais escompté. Mes pieds refusèrent de s'activer et je restai clouée là, devant un Jean plus confus que jamais. Soudain, sans que je ne puisse m'y attendre, il me prit la main et de l'autre il chassa les larmes qui s'attardaient encore sur mes joues.

-Je serai derrière vous, tout le temps, chuchota-t-il au creux de mon oreille en me guidant doucement vers l’étage supérieur.


***

Je portai ma pinte à mes lèvres, partagée entre le désir violent de la balancer contre le mur le plus proche et celui moins ardent de l'avaler d'un trait. Je contemplai le liquide ambré sans le voir. Je n'étais plus très sûre de ce que je faisais là, dans cette taverne lugubre, entourée d'hommes agglutinés contre le bar. J'y étais depuis une demi-heure ; je n'avais jamais passé autant de temps dans un tel endroit.

Les lumières des lampes murales vacillaient, ajoutant une note austère au Comptoir du Lion, nom de l’établissement. Une odeur de cuir flottait dans l’air, se mêlant à l’odeur des haleines âcres des habitués. De petits groupes de deux ou trois, filles et garçons confondus, progressaient continuellement vers les toilettes, s’accrochant aux uns et aux autres, riant et chancelant.

Quelque part, dans un coin, un bruit métallique se fit entendre : quelqu'un avait activé le juke-box. Ce dernier s'illumina avant de lancer le célèbre tube d'Elvis Presley, Can’t Help Falling In Love With You. Mon cœur se serra quand je pensai à Cam dont c’était la chanson préférée. Je l'imaginai coincé sur son lit d'hôpital, en train de vivre ses dernières heures. Je fus secouée d'un haut-le-cœur et avalai une gorgée de bière pour effacer la peine amère qui tenaillait mes entrailles. Le liquide me réchauffa la gorge, apaisant contre toute attente la douleur dans ma poitrine. Je terminai ma pinte et sans que je n’aie besoin de passer une nouvelle commande, le barman m'en fila une deuxième que j'avalai d'un trait. Dans la poche intérieure de mon manteau, mon portable vibra, m’alertant d’un nouveau message. Je décidai de l’ignorer. Grosse erreur. Car ce que je m’efforçais à oublier resurgit en force dans mon esprit troublé. Mon échange avec le docteur Sinclair s’attardait encore dans mes oreilles.

L’état de votre frère ne semble aucunement s’améliorer. Bien qu’il se soit montré stable dans les premiers mois, force nous a été de reconnaître qu’il n’y a eu aucun progrès concernant son activité cérébrale. Il est temps, je pense, d’envisager son débranchement. Il me semble que vous êtes sa seule parente, par conséquent vous êtes la seule à qui revient le droit de prendre cette décision.

C’était tout. Pas d’excuses. Pas de compensation. Rien. On m’avait volé mes parents puis mon frère. Ces dix-huit derniers mois à veiller sur son corps, espérant qu’il me revienne n’étaient que des songes éveillés. Il ne me restait personne. J’étais seule et désarmée face à un monde cruel.

Je sentis les larmes me monter aux yeux. Mais je refusai de pleurer. Je ne pouvais pas perdre le contrôle, pas ici en tous cas. Je m’abrutis davantage en avalant une troisième pinte. Celle-ci me revigora et me donna le courage d’en commander une quatrième avant de quitter le pub.

Quand je refermai la porte derrière moi, la nuit noire m’enveloppa ; l’air frais m’embrassa. Je regardai autour de moi. Il neigeait. Des flocons se détachaient du ciel sombre, s’échouant sur les trottoirs, s’accrochant sur mes vêtements. Je retirai mes gants et tendis les mains devant moi, paumes vers le haut. La fraîcheur des flocons embrasa ma peau et je retrouvai la chaleur de mes souvenirs d’enfance. Cam adorait la neige. Ce qu’il aimait particulièrement ? Les bonhommes de neige. Notre jardin en fourmillait tous les hivers, chacun façonné dans un style différent. Ainsi, j’avais vu naître de cette poudre blanche, tapisserie de l’enfance, des pirates, des sorcières, des ministres et biens d’autres énergumènes, tous protagonistes de l’imagination de mon frère.

Je poussai un soupir en rangeant mes mains. La rue était déserte, illuminée par les lampadaires qui se dressaient devant les devantures des magasins tels des sentinelles. La porte du pub s’ouvrit de nouveau, laissant passer un jeune couple finement enlacé. Ils me sourirent, les joues rougies par l’ivresse. Je fus incapable de partager leur bonheur et me contentai d’un pauvre signe de la main. La fille grimaça mais fût aussitôt rassérénée par le baiser fougueux que lui imposa son compagnon. Je me détournai de cet affreux spectacle, plongeant dans la rue pour héler un taxi.

-Vous pouvez m’emmener au Mémorial Magnolia Crescent ? Demandai-je, éprouvant de plus en plus de mal à articuler à cause de ma bouche pâteuse.

Le chauffeur démarra et la voiture se mit à rouler dans l’obscurité humide. La secousse du démarrage avait dû être trop violente pour mon cerveau qui se mit à courir furieusement dans ma boîte crânienne. Je fermai les paupières et me laissai aller contre le siège de l’autocar. Il empestait l’alcool et le pipi de chat. Un son peu élégant sortit de ma gorge et je sentis le goût acide de la bile s’installer sur mon palais. Je posai ma main sur mon cœur, comme si ce geste allait m’empêcher de vomir tout mon déjeuner sur le plancher de la voiture. Dehors, la neige s’était mise à tomber de façon plus efficace, noyant les pavés sous la poudre.

-Quand on ne supporte pas l’alcool, on devrait s’abstenir de boire.

Je lançai un coup d’œil oblique vers le chauffeur dont le reflet me dardait de son œil rouge dans le rétroviseur. Il esquissa un sourire. Et je ne sais pas pourquoi, j’eus soudain l’envie de rire. Ma gorge se déploya, mon cœur rebondit plus légèrement contre ma poitrine. Je le regardai fouiller dans sa boîte à gants. Plus tard, il en retira une bourse qu’il laissa tomber sur le siège passager. Les yeux rivés sur la route, il essaya d’extirper quelque chose du sac. C’est alors qu’il me tendit une boîte de cachets.

-Tenez, c’est un excellent remède contre les nausées.

Après un court instant d’hésitation, je pris la boîte circulaire qui pendait au bout de ses doigts. Je le remerciai d’un signe de tête avant de fourrer la boîte au fond de mon sac. J’appuyai ma tête contre la vitre froide, histoire de me rafraîchir les idées. Je ne savais plus très bien ce que je faisais là, dans cette voiture, en route pour l’hôpital. L’accès aux visiteurs devrait être interdite à cette heure-ci, je le savais mais je voulais y aller. Je n’étais plus moi-même, seulement dirigée par des pulsions longtemps refrénées, l’envie de ne plus obéir aux règles mais seulement aux émotions qui me submergeaient tour à tour.

Bientôt, la devanture lumineuse si familière du Mémorial Magnolia Crescent émergea des ténèbres. La voiture s’arrêta. Je déposai quelques billets dans la main du chauffeur avant de me glisser hors du taxi.

-Faîtes bien attention à vous ma p’tite dame !

J’esquissai un geste en sa direction, un sourire aux lèvres. Une fois le taxi hors de vue, je me dépêchai de tituber vers l’hôpital. Dans le parking, seules une dizaine de voitures stationnaient encore. Une ferrari rouge attira mon attention et je me demandai si Jean conduisait. Si cette voiture lui appartenait. Mes pensées vagabondèrent vers son sourire en coin et son petit regard érudit. Je gloussai tandis qu’une chaleur – qui n’avait rien à voir avec l’alcool – se répandait dans mes joues.

Deux vigiles affublés chacun d’une doudoune de couleur noire encadraient les portes de l’hôpital. A mon approche, ils se concertèrent du regard. Une lueur d’amusement dansait dans leurs yeux sombres. Le plus petit, un homme massif à la moustache bien fournie, leva une main comme pour m’empêcher de faire un pas de plus.

-Les heures de visite sont closes madame, déclara l’autre la main serrée sur son taser.

-Je sais, m’entendis-je répondre avec une désinvolture que je ne me reconnaissais pas.

-Vous ne pouvez pas entrer, renchérit le petit, comme si j’étais trop bête pour avoir compris la première fois.

-Écoutez, je veux juste voir mon frère. L’embrasser sur le front, réajuster ses draps. Il neige. Il adore la neige mais il déteste avoir froid. Je veux juste m’assurer qu’il va bien, qu’il est assez chauffé.

-Je regrette madame, dit l’autre. Nous ne pouvons pas vous laisser entrer. C’est le règlement.

Hébétée, je les regardai tour à tour. Un sentiment de terreur jaillit au sein de ma poitrine. Je sentis les larmes affluer et les jambes soudain molles, je tombai à genoux, les doigts enfouis dans la neige. Je ne sentais ni froid ni chaleur. Mes poumons se vidaient, ma vision se brouillait comme si mon esprit s’était détaché de mon corps, flottait quelque part, loin de l’hôpital, loin tout simplement. Les deux vigiles s’agitaient, essayaient de me parler mais leurs voix me paraissaient lointaines et étouffées. Seuls m’étaient perceptibles les sanglots déchirants d’une gamine. On aurait dit qu’elle agonisait. Je l’imaginai toute seule dans la pénombre d’une ruelle mal famée, baignant dans une mare de sang les yeux exorbités. Occupez-vous d’elle, elle a besoin de vous. Je voulais qu’elle arrête, que quelqu’un la console ; mais elle continua ainsi pendant ce qui me parut être une éternité. Puis ses sanglots se muèrent en cris. Des cris gutturaux, respirant le désespoir et la terreur. Et je réalisai. C’était moi la gamine qui pleurait, allongée sur le sol enneigée, sous le regard curieux des infirmiers sortis pour découvrir la cause du raffut. Je m’étais mise à crier…parce que quelque chose s’était installé dans ma poitrine, avait écrasé mon cœur, maintenant la pression jusqu’à ce qu’il explose en mille morceaux. Je vais perdre mon frère, ma seule et unique raison de vivre. Comment suis-je supposée vivre maintenant? J’avais mal à la gorge à force de crier mais je ne voulais pas m’arrêter parce que si je le faisais, la douleur dans ma poitrine resurgirait plus forte et persistante. Puis, je sentis qu’on me soulevait. Autour de moi, les regards effrayés des spectateurs s’évanouirent. Je sombrai.

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La chambre d'hôpital, Partie 1. Avec Jean Kirschtein (SNK, UA Moderne).

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La lumière du crépuscule filtrait doucement à travers les persiennes de la chambre, plongeant la pièce dans une sombre atmosphère dorée. Cam reposait sur son lit. Tiède et immobile, les narines obstruées par des tubes. Son visage et ses mains, seules parties de son corps encore visibles, étaient livides. Sur ses phalanges, des veines noires couraient le long de ses membres, jusqu'à ses épaules. A côté de lui, une machine pompait, insatiablement, dans un bruit de bips incessants : ses poumons artificiels, symphonie qui rythmait mes nuits blanches. Je m'approchai de lui pour lui serrer la main. Je ne m'attendais pas à ce qu'il réponde à mon geste mais l'espace d'un instant, j'ai espéré. Espéré ressentir sa chaleur. Espéré qu'il ouvrirait les yeux, ses pupilles brillants telles de petits scarabées dans l'obscurité. Espéré le voir me sourire et l'entendre me lancer de sa voix traînante : « Eh bien, je t'ai manqué joli cœur ? ». Mais sa main resta lourde et fragile dans la mienne, toute aussi pâle que la sienne. Sa peau ne se réchauffa pas. Ma voix ne fut pas transpercée de sanglots joyeux tout comme le silence ne se brisa pas. Le temps resterait suspendu pour mon frère comme il le fut pour moi ce jour-là, un an et demi plus tôt.

J'étais en vacances en Italie quand ça c'était produit. Étendue sur un transat, mes yeux perdus dans l'eau turquoise de la piscine, ma peau brûlée par le soleil. Je n'avais pas entendu mon portable sonner et c'est Elsa, ma meilleure amie qui m'avait signalée qu'il le faisait depuis cinq bonnes minutes. J'avais longtemps hésité : je déteste être dérangée quand je suis en vacances mais j'avais finalement accepté d'y répondre. C'était une femme. Elle avait une voix très aiguë mais bizarrement agréable.

Prénom/ Nom de famille ?, avait-elle demandé.

C'est moi, avais-je répondu.

Elle parlait vite, du moins c'est ce dont j'avais l'impression. Derrière elle, des éclats de voix paniquées résonnaient dans un terrible brouhaha. Je me souviens qu'elle me l'avait annoncée comme ça, de but en blanc, sans même prendre le temps d'adopter un ton sensible, ni de se présenter.

Votre frère a eu un accident de voiture, avait-elle dit. Il semble qu'il soit dans un état grave. On l'a emmené d'urgence au bloc mais avant de tenter quoi que ce soit, nous devons être sûrs d'avoir votre autorisation.

Je ne comprenais rien à ce qu'elle racontait. J'avais le cerveau engourdi, la bouche pâteuse à cause du soleil et de cet affreux cocktail qu'Elsa m'avait forcée à boire.

Mon autorisation pour quoi ? Avais-je dit en me redressant brusquement.

Attendez, qui êtes-vous ?Avais-je bredouillé.

Comment avez-vous eu mon numéro?

Elle avait accepté de répéter. Je notai que cette fois, elle avait emprunté un ton plus calme et moins détaché.

Je suis infirmière en chef au Mémorial Magnolia Crescent. Votre frère Cameron, y a été admis ce matin suite à un accident de voitures. Il est arrivé ici dans un état assez critique. Nous devons l'opérer sur le champ, si nous voulons avoir une chance de lui sauver la vie. Mademoiselle, je comprends que ce n'est pas facile pour vous, mais nous avons besoin de votre accord.

Je me souviens avoir marmonné quelque chose qui ressemblait à un vague :

D'accord.

Après qu'elle eut raccroché, je me suis levée et comme dans un rêve j'ai traversé le jardin pour aller rassembler mes affaires, accompagnée des cris hystériques d'Elsa.

En arrivant à l'hôpital, le soir suivant, j'ai été accueillie par le Docteur Sinclair, un homme d'âge mûr et assez corpulent. Son front était marqué par de profonds silures causés par le stress et les longues heures passées au bloc.

Mademoiselle Nom de famille, votre frère a été pris en charge dans les plus brefs délais…

Je l'ai coupé en faisant un geste de la main. Je venais de subir treize heures de vol assez pénibles, coincée entre un bébé pleurnichard et une grand-mère qui radotait plus que ma vielle tante Charlotte, âgée aujourd’hui de quatre-vingt dix-huit ans. Je n'étais pas d'humeur à entendre ses babillages.

Venez en au fait docteur, il est vivant ?

Il m'a dardée d'un drôle de regard, comme si mon interruption avait été pour lui le plus grand des affronts.

Nous avons eu quelques complications.

Mon cœur s'est mis à tambouriner dans ma poitrine. Ma gorge s'est serrée. Mon monde était en train de s’effondrer sous mes yeux. Mes jambes se sont dérobées sous moi et je me suis sentie happer par les ténèbres. Je me suis débarrassée de mon écharpe, l’impression qu’elle tentait de m’étouffer.

Le Docteur Sinclair me rattrapa avant que je ne touche le sol.

Des complications dues à une importante hémorragie. Mademoiselle nom de famille, mon équipe a fait ce qu'elle pouvait pour sauver votre frère. Nous avons réussi à le stabiliser sans pour autant éviter un traumatisme post-opératoire assez grave. Cameron a été plongé dans le coma. Nous ignorons encore combien de temps il restera dans cet état mais nous pouvons espérer qu’il revienne à lui à tout moment. Nous restons confiants quant à son rétablissement. En attendant, est-ce que votre frère a déjà mentionné les mesures à prendre si jamais…

Je ne lui ai pas laissé le temps de finir sa phrase. Je me suis hâtée de quitter l’hôpital. Il se réveillera très bientôt fut la phrase qui rythma mon quotidien. Cam était tout ce qui me restait. Depuis la mort de nos parents, c'était lui ma famille et j'étais la sienne. Il était hors de question que je le laisse partir. J'étais censée veiller sur lui, c'était la promesse que j'avais faite sur la tombe de mes parents. Il était devenu ma seule raison de vivre, le pilier qui me soutenait, le seul pour qui j'avais envie d'affronter chaque lever de soleil. Et maintenant qu'il n'était plus là, c'était ce fameux Il se réveillera très bientôt qui faisait le job à sa place.

Mais à présent, dans cette chambre, avachie sur le corps de Cam à lui caresser les cheveux, force m'était d'avouer que ce n’était qu’un mensonge. Je consultai ma montre. Il était 19h52. Dans huit minutes, les visites seraient terminées, et on me jetterait dehors comme une malpropre. Je ramassai mon magazine qui avait glissé de la chaise et le calai sous mon bras. J'embrassai mon frère sur son front, en lui murmurant l'éternelle promesse :

- On se voit demain.

Les couloirs commençaient déjà à se vider quand je quittai la pièce. Je passai en trombe devant le bureau de la secrétaire, lui accordant un petit coup d’œil avant de m'enfoncer dans l'ascenseur. Il était vide. Tant mieux, hors de question que je me tape une nouvelle fois une discussion sur la météo avec un visiteur trop curieux. Machinalement, j'indiquai à l'ascenseur de descendre au rez-de-chaussée. Il s'ébranla et quelques secondes plus tard, s'arrêta dans un ding ! Dans le hall, quelques visiteurs s'attardaient, l'oreille collée à leurs mobiles, échangeant les dernières nouvelles. Dehors, le ciel indigo avait laissé place à une étendue grisâtre. Des gouttes de pluie ruisselaient sur les baies vitrées.

- Quel temps de chien !

Je fis volteface. Le docteur Kirschtein, se tenait là, les mains enfoncées dans les poches de son blouson. Il me souriait, me considérant d'un œil brillant. Constatant qu’il faisait l’objet d’une analyse minutieuse de ma part, il passa une main nonchalante dans ses cheveux fauves, les ébouriffant un peu plus. Je lui rendis son sourire, le moral rasséréné.

- Un temps à rester chez soi en effet, acquiesçai-je en serrant la main qu'il me tendait.

Il se dirigea vers la sortie, me frôlant l'épaule au passage. Je le suivis, trop contente de pouvoir avoir une vraie discussion avec quelqu'un.

Jean Kirschtein était interne au Mémorial Magnolia Crescent. En tant qu'apprenti du Docteur Sinclair qui s'occupait de mon frère, j'avais souvent été amenée à le voir. C'était lui qui était en charge de me tenir informée de la progression de Cameron. Par conséquent, mes visites régulières à l'hôpital m'avaient permis de mieux connaître le personnage car le problème avec Jean – il m’autorisait à l’appeler ainsi, c'est quand il se lance dans une discussion, il devient quasiment impossible de l'arrêter. Mais cela ne me dérangeait guère, dans la mesure où moi, je ne parlais pas beaucoup. Et il était tellement charmant que j'étais plus que ravie de lui prêter une oreille attentive.

- Un temps à rester chez soi hein ? Répéta-t-il sur un ton enjoué. J'aime bien l'idée !

Il franchit le seuil du hall et tint la porte ouverte pour me laisser passer. Je le remerciai d'un signe de tête. Il se gratta l'arête du nez avant de rehausser ses lunettes dont les verres reflétaient encore des giclées de sa dernière opération. Je lui tendis un mouchoir.

- Merci, murmura-t-il. J'étais tellement pressé de rentrer chez moi que j'en ai oublié de nettoyer mes lunettes.

J'ouvris mon parapluie et l'étendis au-dessus de nos têtes. Jean se pressa contre moi. Il était tellement grand que je dus déplier mon bras pour qu'il se sente plus confortable. Il sentait bon, une odeur enivrante, un mélange de musc et d’orange. Il souriait encore quand je glissai un regard vers lui. J'aimais le voir sourire. Il avait un sourire éclatant, qui n'appartenait qu'à lui comme une recette dont il gardait jalousement le secret. Même une fois mort sur ses lèvres, il restait gravé dans son regard, comme des millions d'étoiles sur un fond brun.

- A ce propos, comment se fait-il que vous terminiez aussi tôt ?

Jean rangea le mouchoir dans sa poche et rechaussa ses lunettes. Il fit papillonner ses paupières avant de les poser sur la chaussée mouillée.

- J'étais de garde hier soir et je dois dire que ça ne me réussit pas trop. J'ai failli m'endormir en pleine opération tout à l'heure.

Sa phrase fut ponctuée d’une quinte de toux feinte qui avait pour but – sans succès – de dissimuler le rire désinvolte qui menaçait de sortir de sa gorge.

-Le Docteur Sinclair était tellement « atterré par mon comportement oisif » (il mima des guillemets avec ses longs doigts d’ivoire) qu'il a décidé me laisser partir.

J'éclatai de rire devant sa nonchalance. Un silence s’installa, s’accrochant dans l’air, comme une chauve-souris suspendue à la voûte d’une grotte.

- On ne vous voit plus beaucoup à la cafétéria, fit-il remarquer en s’intéressant soudain à un bouton de sa veste.

- J’ai un nouveau boulot.

- Ah oui ?

- Je suis secrétaire de rédaction pour Caroline Klaustroff.

- L’ancienne mannequin ? s’exclama Jean, visiblement impressionné. C’est…remarquable. Je suis content pour vous.

Il secoua la tête, éberlué. Je me sentis rougir et fut enchantée que l’ampoule du lampadaire le plus proche eut grillée quelques jours plus tôt.

- C’est quand même dommage de ne plus vous voir à la cafétéria. Les repas y semblent moins goûteux depuis que vous n’y êtes pas.

Je souris, incapable de faire autrement. Il était si gentil et tellement proche…Je me rapprochai de lui, envoûtée par sa voix. Tout à coup, une voiture surgit devant nous, dans un crissement de pneus. Un homme en sortit, tenant fermement une enfant par le poignet. La fillette pleurait, le visage rouge et boursoufflé. Ils se ruèrent à l’intérieur de l’hôpital sans un dernier regard vers la voiture qui redémarra en trombe.

Jean consulta son bipeur.

- Vous avez l’intention de rentrer chez vous dès maintenant ? demanda-t-il en se tournant vers moi.

Je ne pus retenir un hoquet de surprise. Il baissa légèrement les yeux.

- Je me demandais simplement si vous accepteriez de dîner avec moi.

Il perdit sa constance l’espace d’une seconde et reprit :

- Je ne veux pas que vous vous mépreniez, ce serait juste une petite sortie entre amis. Rien de compliqué, juste un burger dans le bistro d’à côté.

Je ris. J’avais beau y réfléchir, je ne parvenais pas à me souvenir de la dernière fois que j’avais mis les pieds dans un restaurant. Depuis mon retour d’Italie, j’avais réussi à couper les ponts avec tous mes proches. Je ne sortais de chez moi que pour me rendre au travail ou à l’hôpital. La foule m’oppressait, le contact humain m’effrayait. Il n’y avait qu’en la présence de Jean que je me sentais bien. Aussi, il ne m’eut pas été difficile de lui répondre :

- J’adorerais !

Nous nous mîmes en marche vers El Paso, un petit restaurant se trouvant à quelques pas de l’hôpital. Je connaissais bien l’endroit ; Elsa et moi avions l’habitude d’y aller avant l’accident. On s’y retrouvait presque toutes les semaines autour d’un bon latte.

Jean poussa la porte et l’odeur familière du bois usé nous accueillit. Toutes les tables étant prises, on nous installa au comptoir où un barman nous attendait. Sa peau mate brillait sous la lumière des néons. Il promena ses yeux d'ébènes sur mon visage avant de sourire de son sourire édenté.

- Bonsoir Prénom, dit-il, aussi distinctement que ses lèvres vissées sur sa pipe le lui permettaient. Ça fait longtemps, j’ai fini par croire que tu avais déménagé.

Je rougis.

- J’étais pas mal occupée

Il hocha la tête, la mine déconfite. Il se tourna alors vers Jean, occupé à se débarrasser de sa veste. Ce dernier leva la tête, comme conscient de faire l'objet de notre attention. Son regard tomba sur la pipe que fumait le barman.

- Jolie pipe, s'écria-t-il, un peu trop enthousiaste. Mon grand-père en avait une quasiment semblable à la vôtre. Il ne fumait pas, mais disons qu'il aimait collectionner les belles choses. Les pipes en faisaient partie. J'ai appris plein de trucs sur le sujet, vous savez ? Tenez, si vous me laissiez y jeter un œil, je pourrais aisément vous dire d'où elle vient.

- Non ça ira.

Le barman ouvrit la bouche mais Jean fut plus rapide. Il lui présenta sa main, visiblement ravi de faire sa rencontre, même si ce ne fut pas réciproque.

- Je m'appelle Jean.

- Carlos. Qu’est-ce que je vous sers ?

- Nous allons prendre le menu n°4, intervins-je. Jean, ils servent le meilleur chili con carne au monde, vous m'en direz des nouvelles.

- J'ai hâte d'y goûter, répliqua Jean.

Les plats fumants nous furent servis quelques minutes plus tard. J'humai l'air avec délice, aussitôt imitée par Jean. Il ricana.

- Qu'est-ce qu'il y a ? fis-je, surprise.

- Votre façon d'humer les plats, c'est une habitude que j'ai observée chez vous.

Mes joues prirent feu sous son regard amusé. Je détournai les yeux tandis qu'il s'excusait, m'assurant qu'il n'avait pas eu l'intention de me gêner. Carlos me sauva la mise en déposant deux pintes de bières sur le comptoir. Je le remerciai. Jean sembla vouloir vouloir sauter sur l'occasion pour réengager la conversation avec lui. Devinant que ce dernier n'était pas d'humeur, je décidai de détourner son attention.

- Je vous ai demandé à l'accueil en arrivant cet après-midi, l'informai-je l'air de rien. Mais l'infirmière en chef m'a dit que vous n'étiez pas là.

Il fronça les sourcils et cala distraitement son bras derrière ma tête, sur le dossier de mon tabouret.

- Étrange, concéda-t-il en se caressant le menton. Est-ce que cette femme avait un carré gris, un stylo calé derrière son oreille et une voix nasillarde ?

- Je crois oui. Pourquoi ?

Jean poussa un soupir et agita la main de façon agacée.

- Linda. Une vraie vipère cette femme. Allez savoir pourquoi, elle ne m'a jamais aimé. Ce qui me paraît incroyable puisque je suis adorable !

Il rit mais retrouva soudain son sérieux. Son visage se durcit. Il se racla la gorge et détacha son regard de mon visage pour les loger quelque part sur le comptoir, entre sa boisson et ses ribs.

- Je ne vous ai pas demandée, chuchota-t-il toujours sans me regarder. Comment allez-vous ?

- Très bien.

Je ne m'étalai pas sur le sujet : je ne savais que trop bien sur quoi nous allions déboucher…l’éternelle inquiétude concernant l’état de mon frère, qui allait decrescendo depuis quelques temps. Jean fit craquer ses jointures, se gratta l'arcade sourcilière. La situation le tracassait, c'était évident. Il ouvrit la bouche, mais je décidai de l'interrompre encore une fois. Repousser l’instant fatidique avait dépassé le stade de caprice depuis belles lurettes pour moi et s’était mû en besoin maladif, le besoin de faire vivre mon frère. Fais diversion.

- Parlez-moi de cette opération ? C'était comment ?

Son visage parut s'illuminer. Je poussai un soupir de soulagement.

- Transplantation cardiaque. Un échec total. Je dois dire que c'était assez excitant à réaliser, je n'avais encore jamais fait ça avant. Je le reconnais, c'était tragique pour le patient et sa famille. Mais pour nous, apprentis, c'était…je ne sais pas comment l'expliquer. Fascinant !

Il avait dit ça avec tellement d'entrain, que l'espace d'un instant, je lui en ai drôlement voulu. Je lui en ai voulu de paraître aussi heureux devant moi, moi à qui la vie échappait petit à petit.

- Je suis contente pour vous, mentis-je en triturant l’ongle de mon pouce. Est-ce qu'un jour vous me laisserez assister à une de vos opérations ?

- Je ne crois pas que…Un jour peut-être, concéda-t-il en roulant des yeux d'un air charmé. Seulement si vous m’obtenez un rencard avec Caroline Klaustroff.

Son sourire s'élargit et ses joues virèrent au rouge écarlate. Il tenta de le cacher en fourrant un morceau de pain dans sa bouche.

Il esquissa un mouvement en ma direction mais suspendit son geste comme, rappelé à l'ordre. C’était si facile de rire avec lui. Quand nous étions tous les deux j’avais tendance à oublier le reste. Je n’avais plus de frère oscillant entre la vie et la mort. Je ne craignais plus les ténèbres de mon appartement. J’étais de nouveau Prénom/Nom de Famille, un an et demi plus tôt, se dorant la pilule sous le soleil de l’Italie.

Jean se tut. Soudain, je me rendis compte de sa proximité, de la chaleur du moment et de l’intimité qui s’était doucement installée entre nous. Il coula un regard vers moi. Quelque chose en moi palpita. Il s’était rapproché. Son parfum m’était de nouveau perceptible. J’avais envie de me plonger tout entière dans l’étreinte rassurante de ses bras. Il inclina la tête.

Une sonnerie retentit. Je m’écartai brusquement alors qu’il plongeait la main dans la poche de son blouson pour attraper l’appareil.

- Ce n’est que mon bipeur, m’informa-t-il. Il y a eu des complications avec un patient.

Je bondis sur mes pieds. Jean frappa son front avec la paume de sa main.

- Ne vous en faîtes pas, ça n’a rien à voir avec Cameron.

Il sourit timidement.

- Parfois, j’oublie que vous avez quelqu’un qui vous attend à l’hôpital vous aussi.

Il fit signe à Carlos et lui tendit quelques billets.

- Le reste servira à payer le plat de mademoiselle Nom de famille.

J'étais sur le point de protester quand il me fit taire d'un geste de la main.

- Vous me rendrez la pareille en me présentant Caroline.

J’éclatai d’un rire nerveux.

- Je vous remercie pour ce charmant tête à tête, ajouta-t-il.

- Il n'y a pas de quoi !

Il se mordit la lèvre inférieure en dansant d'un pied sur l'autre.

- A demain !

Sur ce, il se mit à trotter vers la porte du restaurant. Je poussai un soupir, pensant à l'attitude de Jean quand il m'avait demandée comment j'allais. Mon cœur se mit à battre à tout rompre dans ma poitrine. Mes poumons se vidèrent, comme écrasé par un poids énorme. Toutes mes pensées se tournèrent vers Cam. Cam et sa voix traînante. Cam et son sourire victorieux. Quelque chose me disait que cette satanée machine allait finalement s'éteindre.


**Voilà, ce sera tout pour la première partie. En espérant que celle-ci vous aura plu. Les parties suivantes seront un peu plus courtes et je m'en excuse d'avance.**

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kajra-re:

Kajol, Kuch Kuch Hota Hai, 1998.

beba1510:

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